Nicolas Mathieu, bête de Goncourt

Grâce à Aux animaux la guerre, ce jeune quadra originaire des Vosges s’était taillé une solide réputation d’auteur à suivre de (très) près. Avec Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu confirme sa jolie place sous le soleil noir charbon de la littérature frenchie. Une fresque sociale bouleversante qui raconte la jeunesse des 90’s, nommée pour les plus grands prix, Goncourt en tête.

Nicolas Mathieu. Photo : Arno Paul

On dit parfois que le plus difficile à écrire, ce n’est pas le premier livre mais le deuxième. Ça a été le cas pour vous ?
Plus difficile, je ne sais pas, mais ça l’a été tout autant. Aussi parce que le précédent avait été apprécié… C’est angoissant de se remettre à écrire, on a l’impression que chaque phrase va entamer ce capital sympathie. J’avais fait un burn out, j’étais dans un état d’épuisement très fort… Ça m’a pris du temps pour « retrouver mes sensations » comme disait Henri Leconte. Et puis j’ai travaillé sur l’adaptation en série d’Aux animaux la guerre avec Alain Tasma, ça m’a redonné confiance.

Aux animaux la guerre était un roman noir au sens strict, celui-ci est noir dans l’écriture. Aviez-vous besoin de passer au genre « populaire » avant de vous autoriser une fresque sociale ?
En fait, l’écart n’est pas de mon fait, je n’ai pas décidé d’arrêter d’écrire des romans noirs. C’est juste que pour celui-là, j’avais tellement l’obsession du réalisme que, finalement, j’ai moins respecté les codes… J’étais focalisé sur la restitution. Mais le roman noir avait un certain confort que je regrette : personne ne me faisait chier en me disant que c’était pessimiste ce que je faisais – le genre nous dédouane un peu, « c’est noir mais c’est normal c’est dans le code » – alors que là, on n’arrête pas de me le reprocher !

Il y a une certaine mise à nu dans votre façon de conter l’intimité. Comment faites-vous pour ne pas vous auto-censurer ?
Alors ça, c’est une question que j’ai réglée depuis très longtemps : c’est simple, je m’en fous, c’est la littérature qui compte. C’est une question de hiérarchie de valeurs. Ce qui importe, c’est d’écrire des livres qui parlent du monde, alors ménager sa famille, c’est secondaire.

Le côté transgénérationnel de Leurs enfants après eux était-il conscient ?
Oui, je savais que ça allait se passer comme ça. Parce que même si l’on parle des 90’s, tout ce qui vous tourmente aujourd’hui va ressortir d’une manière ou d’une autre. C’est pour cela qu’il ne faut jamais écrire sur ce qui vous tient à coeur, mais sur des personnages et des histoires. Votre avis sur le monde, l’actualité, le fonctionnement du social, etc. ça va sourdre de soi-même.

À quel moment vous êtes-vous dit : « je veux être écrivain » ?
J’étais en CE1, notre instit’ nous avait donné une histoire à écrire, ça devait être en décembre parce que c’était sur Saint-Nicolas… J’avais eu la meilleure note. À partir de là, c’était parti. Quand je fais des ateliers dans les bahuts, je cite souvent une phrase d’un ancien boxeur poids lourd. Joe Louis, à qui on a demandé quel regard il portait sur sa carrière, a répondu : « J’ai fait du mieux que je pouvais avec ce que j’avais. » Ce qui compte c’est « ce que j’avais ». Longtemps, j’ai écrit avec ce qu’avaient les autres, des histoires qui n’étaient pas les miennes, je voulais refaire les livres que j’aimais. J’ai mis un bout de temps à trouver mes sujets, mon tempo.

« Le jour où un éditeur m’a dit : on voit tout de suite que vous êtes un écrivain, j’étais guéri. »

Vous avez un parcours très éclectique, une enfance proche de celle de vos personnages : est-ce une revanche d’avoir la reconnaissance de vos pairs ?
Pas du tout, c’est un soulagement. Arrivé à 35 ans, j’avais employé beaucoup de temps à écrire. Du temps que l’on ne consacre pas à ses hobbies, ses amours, à gagner du fric, j’avais tout misé là-dessus. C’était mon truc, je le savais, mais j’avais peur de m’être fourvoyé, d’être un raté dans ce domaine-là. Le jour où un éditeur m’a dit « On voit tout de suite que vous êtes un écrivain », j’étais guéri.

Être sur la short list d’un prix comme le Goncourt, ça change un homme ?
Non, parce que je pars vaincu d’avance, alors si éventuellement j’obtiens quoi que ce soit ce sera une bonne surprise. Ce que ça change, en revanche, c’est que le livre est mis sous les spots, et c’est super important pour qu’il trouve son lectorat. Il y a des milliers de bons livres qui n’ont jamais trouvé de lecteurs. Personnellement, ça me donne une espèce de légitimité, les gens se montrent plus respectueux – ça fait le jeu du social.

Tout est politique, comme vous dites souvent…
Ah, ça c’est sûr ! Ça fait partie du jeu.

Et vous auriez voulu en faire, de la politique ?
[Rires] Non. De part ma situation de transfuge, je ne me sens d’aucun camp. Je me sens davantage porté à défendre les dominés que les dominants, c’est évident, mais c’est un peu comme Flaubert dans sa correspondance, qui trouve des raisons et de la bêtise partout. Mon boulot, c’est la restitution, à la limite la critique, mais je n’ai pas de programme. Je n’ai même pas l’idée que le monde puisse être amélioré.

Ah, ça, c’est pessimiste en revanche, non ?
Non, dans le sens où le monde me convient parce qu’il favorise le plus de possibles… Mais bon, là on rentre dans un autre débat !


Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Actes Sud

Par Aurélie Vautrin
Photo Arno Paul