Papeterie Lana à la Robertsau - Photo : Christophe Urbain

La renaissance de la papeterie Lana

À l’origine fabrique de papier Beaux-arts, la papeterie Lana, installée à La Robertsau, mise plus que jamais sur ses 420 années d’expérience pour développer de nouveaux produits et draguer le secteur du luxe. Une véritable renaissance impulsée par le repreneur et PDG Lasse Brinck, qui résume : « Chez Lana, le papier, ce n’est pas juste du papier ».

Papeterie Lana à la Robertsau - Photo : Christophe Urbain
La machine hybride à table plate et forme ronde trône à l'entrée de l'usine

Le contraste est saisissant : quatre papetiers en bleu de travail entourent le blanc immaculé d’une large bobine de papier, laissant courir leurs regards et leurs mains sur sa surface lisse. Des gestes consciencieux, presque chorégraphiés, pour s’assurer que le papier ne présente aucun défaut. Plus loin, une machine applique ses tampons de chaque côté de l’emballage des ramettes qu’elle avale dans un vacarme assourdissant. Dans une chaleur étouffante, des hectolitres de pâtes à papier se déversent dans un monstre hybride long de plus d’une dizaine de mètres. C’est un véritable ballet qui se déroule devant nous, au cœur de ces bâtiments du XIXe siècle qui se succèdent en un gigantesque labyrinthe. Comme si le temps ne s’était jamais vraiment arrêté, réglé comme du papier à musique : les papetiers enchaînent leurs gestes sûrs, répétés mille, cinq mille fois ou plus encore. Certains sont là depuis plus de 30 ans et représentent la troisième ou quatrième génération. L’histoire défile : l’installation de la papeterie en 1872 se devine à l’amoncellement de vieux outils et de pièces de mobilier qui côtoient du matériel informatique des années 80 et tranchent avec la modernité des affiches collées il y a peu. En 20 ans, rien n’a changé… ou presque : le vide de certaines salles annonce cependant de grands travaux. C’est l’un des indices du changement initié par le nouveau PDG Lasse Brinck, qui a repris la papeterie en octobre 2013 au terme d’un redressement judiciaire. Aujourd’hui, Lana renaît en s’appuyant sur des savoir-faire rares et, tout en prenant soin de conserver les précieux témoins de ses 420 années d’histoire, fait le grand ménage : 25 tonnes d’archives ont été jetées, signe d’un virage à 180°. Désormais, Lana se positionne sur le marché haut-de-gamme, et beaucoup de choses sont à reconstruire. « Je dis parfois que c’est une startup avec 400 ans d’histoire », s’amuse Fabienne Stadler, responsable du marketing et de la communication.

Papeterie Lana à la Robertsau - Photo : Christophe Urbain
Les toiles et leurs galvas (motifs) sont entreposées avant d'être fixées sur le rouleau filigraneur
Papeterie Lana à la Robertsau - Photo : Christophe Urbain
Un rouleau filigraneur attend patiemment d'être utilisé

Jouer sur ses spécificités
« Ici, le papier se fait dans la lenteur, poursuit Fabienne Stadler. On travaille doucement pour avoir une qualité de papier unique. » Un choix qui tranche avec celui des précédents propriétaires, des grands groupes plutôt adeptes de la quantité et de la vitesse de production. Dans le catalogue de la papeterie, qui va encore être augmenté, on compte déjà 5 000 références de papiers répartis en collections. Trois d’entre elles sont symptomatiques de Lana nouvelle mouture : les papiers sécurisés, Lana Shapes et Lana Fil. Créées grâce au filigranage, les premiers présentent des motifs en transparence difficilement copiables sans cette machine gigantesque et très onéreuse trônant à l’entrée de la manufacture. Rare, elle est une spécificité de la manufacture et permet d’intégrer directement aux larges bobines de papier ces précieux filigranes qui viennent attester de son authenticité. Un savoir-faire essentiel et centenaire qui a été, depuis un an, appliqué aux emballages : Lana Shapes propose un carton filigrané ou même traversé de fibres visibles ou non visibles, de fils de sécurité ou encore de coutures, et vient répondre au problème de la contrefaçon qui touche massivement le secteur du luxe (parfumerie, vins, spiritueux ou même vêtements). « S’il peut être facile de dénicher des informations sur un produit et même de récupérer des données confidentielles en hackant le site d’une entreprise, c’est beaucoup plus difficile de copier un papier filigrané fabriqué sur une machine unique », précise Lasse Brinck. Alors que de nombreuses papeteries sont contraintes de sous-traiter ce procédé, Lana l’a intégré à sa chaîne de fabrication en profitant de la présence de Pascal Blot, maître-filigraneur ici-même depuis 35 ans. Mais le vrai coup de génie, c’est de proposer d’appliquer ces techniques à des supports de communication ou des boîtes qui, en plus d’être sécurisés, s’avèrent très esthétiques. Ça, c’est la spécificité de Lana Fil, qui semble promise à un avenir plutôt radieux.

Papeterie Lana à la Robertsau - Photo : Christophe Urbain

« Ce n’est pas juste du papier »
« Au dernier salon PCD, référence en matière de packaging, tout le monde ne parlait que de Lana », raconte Fabienne Stadler, encore abasourdie de l’engouement suscité par Lana Fil. Cette créativité, initiée par Lasse Brinck et basée sur les savoir-faire ancestraux de Lana, a rapidement attiré de grandes maisons et de nouveaux partenariats. Outre les couvertures des éditions Grasset fabriquées ici, la papeterie Lana a conclu un partenariat avec les boutiques des Musées nationaux et teste de nouvelles techniques à partir des tombées de métier de grandes maisons, fournies par un tisserand, avec lesquels ils imaginent des boîtes raffinées. Ainsi, depuis un an, c’est toute une organisation et une culture d’entreprise qui se trouvent bouleversées. Des changements profonds amenés en transparence par Lasse Brinck qui pratique un management ouvert : les salariés ont droit à des séances hebdomadaires de massage, se réunissent quotidiennement pour que l’information circule en bonne intelligence et ont accès aux résultats de l’entreprise, se sentant dès lors plus impliqués. La communication interne est l’une de ses priorités et la communication externe participe de la formation d’un nouveau regard sur l’entreprise, autant de la part des clients que des salariés. Lana a adopté les codes du luxe : la preuve avec ses lookbooks et catalogues d’échantillons, mis en page par le studio strasbourgeois Horstaxe, qui affirment une identité attachée à l’artisanat, valeur dans laquelle de nombreuses grandes maisons viennent aujourd’hui se réfugier, en accord avec le besoin d’authenticité grandissant des consommateurs. Lana cherche également à interagir avec son territoire et à y imprimer sa présence. Création d’un espace de résidence pour les artistes ? Partenariat avec des écoles d’art ? Les idées fusent à une vitesse folle. Après des années de succès dans le domaine de l’édition, Lana écrit une nouvelle page de son histoire déjà précédée par une toute nouvelle renommée. Une renaissance.


Lana, papiers spéciaux
139, route de la Wantzenau
www.lanapapier.fr