Philo / urba : relire Henri Lefebvre

En 1968, le philosophe et sociologue Henri Lefebvre, enseignant à l’université de Strasbourg, publiait Le Droit à la ville, où il déployait une pensée aujourd’hui plus que jamais centrale. Entretien avec Mickaël Labbé, maître de conférences à la faculté de philosophie et co-organisateur de la manifestation Prendre place, qui nous éclaire sur le personnage, ses idées et les formes qu’elles pourraient prendre aujourd’hui.

Henri Lefebvre en 1971

Qui était Henri Lefebvre ?
Un philosophe, sociologue et quelqu’un qui a pratiqué une interdisciplinarité intéressante pour l’époque, qui se place dans la grande tradition marxiste et marxienne de l’époque de façon assez hétérodoxe. Il se place à la fois dans l’héritage du matérialisme historique tout en apportant certaines théories nouvelles, qui l’ont conduit à être exclu du PC en 1958. Son thème principal est la vie quotidienne, dont le marxisme à l’époque ne parle plus, alors que c’est le lieu où se déroule la lutte des classes, où l’on éprouve les maux, où l’on peut réinventer autre chose

Qu’est-ce que Le Droit à la ville ?
Une fois que Lefebvre a dit que la ville était l’horizon définitif et sans retour, qu’elle devient notre milieu, mais qu’elle est produite selon des logiques économiques destructives et des pensées planificatrices et fonctionnalistes qui laissent de côté une grande part de l’humain et de ses besoins, il essaye de défendre le droit à la vie en ville et à la réappropriation de l’espace. L’espace nous forme et nous déforme, il nous reflète et nous transforme. Pour cela, il doit refléter la pluralité de ce qu’on est. Il ne s’agit pas seulement de loger, mais de répondre à des besoins sociaux, symboliques, de sécurité, très multiples.

« L’espace nous forme et nous déforme, il nous reflète et nous transforme. »

Photo Laurent Kronental, extraite de la série Souvenir d'un futur

Explique-t-il comment mettre en œuvre ce droit ?
Il se refuse à proposer une forme d’urbanisme définie, mais propose quelques pistes : dédier le centre des espaces urbains au jeu, recréer des pôles de centralité à différents points de la ville… Il critique le fonctionnalisme et le zoning*, prône la pluridisciplinarité et la pluri-sensorialité des espaces, défend leur autogestion.
*Répartition d’une aire urbaine en zones distinctes répondant à des fonctions différentes : travail, logement, loisir

Lefebvre a-t-il eu une influence sur Mai 68 ?
Il était sans doute une source d’inspiration pour certains, par sa dénonciation de l’aliénation de la vie quotidienne, qui tue le désir, et l’idée que le combat doit se déporter des questions traditionnelles dans le marxisme – le rapport à l’usine, lutte des classes – vers la vie quotidienne. Il a ça en commun avec situationnistes. Et il y avait une grosse section situationniste à Strasbourg.

Comment ce sujet résonne-t-il aujourd’hui ?
Un axe de relecture intéressant est le mouvement des places, en Espagne, en Grèce, en Afrique du nord ou Amérique. Aussi différents soient les contextes et les revendications, ils ont en commun ce besoin de rassembler des corps dans un lieu et faire de la ville un des sujets. On remarque aussi aujourd’hui la nécessité d’avoir des espaces où imprimer sa propre marque, des jardins partagés, des espaces libres, où l’on puisse faire autre chose que consommer. Cela pourrait être un outil pour penser toutes les sources d’exclusion et de ségrégation dans la ville : le mobilier anti-sdf, la barification des cafés qui ne servent plus de boissons chaudes à partir d’une certaine heure, les choix dans les programmes de restructuration de l’espace public, où une stratégie d’exclusion soft passe par le design. Lefebvre reste un outil à réactualiser. La ville n’est pas qu’un objet économique, elle a une fonction éthique et sociale. La question c’est : aujourd’hui, qui a droit à la ville ?


Propos recueillis par Sylvia Dubost

Mouvement Occupy Wall Street, 2011 - Photo : Paul Stein

Prendre place

Fidèle à la démarche transdisciplinaire de Lefebvre, Prendre place réunit et invite tous ceux qui sont aujourd’hui concernés par la ville – universitaires, étudiants, architectes, designers, responsables de l’urbanisme, habitants – à explorer différentes manières de s’approprier aujourd’hui l’espace urbain : workshops, colloques, conférences, promenades urbaines… Selon Mickaël Labbé, l’objectif est d’inciter à regarder et habiter autrement, de tisser une communauté qui s’empare de ces questions. « Pour reprendre une métaphore de Jacques Rancière, explique-t-il, si on peut creuser un petit trou dans la fabrique de la ville pour éroder un peu les mailles, ce serait bien. » La manifestation a été labellisée Idex, un programme ministériel d’excellence. 


Prendre place
Jusqu’au 25.04.19 à Strasbourg

www.prendreplace.eu
Instagram : @prendreplace