Ce que Johanna Kaufmann a dans le ventre

La cuisine, Johanna Kaufmann en connaît un rayon. En plus d’être passée par (à peu près) tous les métiers de la gastronomie, chez elle, elle expérimente : de fond de placard, en petites pépites simplissimes, sa cuisine est humble et surtout… accessible. Une cuisine du quotidien, de copains, bref, une cuisine de plaisir. Quand de nombreuses et nombreux influenceuses et influenceurs food sortent des recettes bourrées d’aliments chers et souvent introuvables, Jojo, contrainte par sa propre situation pour le moins précaire, – le cas de beaucoup d’autrices et d’auteurs – fait avec les moyens du bord. Avec Médiapop (avec lequel nous co-éditons le magazine Novo), elle sort Déjeuner chez Jojo, un livre comme un manifeste augmenté de 85 recettes et de trucs et astuces. Interview confinée.

Jojo, vous ne la connaissez peut-être pas. Il fut un temps pas si lointain où l’autrice, photographe et cuisinière Johanna Kaufmann, alimentait encore son blog Je suis pas une courge. Avant, pendant et après, elle a servi sa cuisine simple, originale et malicieuse dans tous les lieux possibles et (in)imaginables : dans les restaurants, sous les rames du métro, sur des parkings, dans des centres d’art, dans un salon de coiffure, dans son salon – la légende raconte qu’il déborderait de tables et de chaises –, sur sa couette, dans le couloir d’une fac, etc. Bref, elle a été cantinière de cinéma, cuisto en restaurant, en entreprise ou tout-terrain.

Dans ce livre, méli-mélo de récits, recettes et d’astuces, on retrouve l’écriture enlevée et poétique de Jojo, ses recettes franchement pimpantes et des petits plus qui changent tout. Mais surtout, et c’est rarement le cas dans un monde perfusé à Top Chef et aux stories food, on verse là dans une désacralisation et une déculpabilisation rafraîchissantes. Non, nous n’avons pas toutes et tous les moyens de manger bio, local et éthique. Non, la table n’incarne pas forcément le partage et la gastronomie cocorico, on peut tout aussi bien manger à même le sol et avec les doigts, tiens, et du salé après le sucré et nourrir un rapport très personnel à la chose qui se mange ou se boit. Parce que c’est aussi ça la cuisine : un truc de l’instant, un truc de l’envie, un truc de plaisir, un truc spontané.

Déjeuner chez Jojo,Johanna Kaufmann, Je ne suis pas une courge
"Déjeuner chez Jojo", de Johanna Kaufmann, à retrouver sur mediapop-editions.fr.

Manger et boire, ça vous fait quoi ?
Manger, ça me fait vraiment des boums et des bangs, ça me fait me sentir vivante, ça m’apporte un bien-être fou et une euphorie fondamentale. Boire, ça ne me fait plus grand-chose, parce que mon traitement de fond contre les migraines n’est pas compatible avec l’alcool. Du coup, pour ne pas me prendre trop la tête, je compense le combo alcool + sucre par le combo sucre + gras, et je suis carrément pâtisserolique.
Et puis comme le dit l’adage du pauvre (et surtout son porte-monnaie), « boire ou manger, il faut choisir », et moi, je penche grave du côté de l’assiette.

Écrire l’alimentation et en faire un livre, pourquoi ?
Je dirais avant tout pourquoi pas ! À chaque fois que mon moral est en berne (ça arrive généralement quand mes finances sont au ras des pâquerettes et que ça me mine autant le ventre que la tête), ce qui me sauve la mise, c’est de m’autoriser à plonger dans un bien-être instinctif plutôt que dans un mieux-être raisonnable. Voilà pourquoi quand je me suis demandé du fond de mon trou de chaussette ce que j’aurais le plus grand bonheur à faire, la réponse a été fulgurante : écrire (et fabriquer) un livre ! Car même si je sais qu’écrire un bouquin ne paie ni le loyer ni même les courses, je sais aussi combien ça rend heureux. Et comme je suis nulle en fiction (j’ai tenté maintes fois d’écrire des romans… déconfiture totale à tous les coups), je me suis tournée vers un sujet d’écriture qui me colle davantage au cœur et au stylo (oui, j’ai encore un bic et je m’en sers) : la cuisine. Et en particulier celle qui me fait du bien à moi, à savoir la cuisine du bric et du broc, joyeuse et désacralisée.

Sortir un livre et le porter pendant le confinement et la crise sanitaire, comment faire ?
Ben j’ai envie de dire comme si de rien n’était ! De toutes les façons, comme je le disais juste avant, sortir un livre, c’est un truc de déglingos qui est programmé davantage pour le bonheur que pour la gloire. Alors je vais pas me gâcher tout le truc si jamais les ventes ne sont pas au beau fixe. Dans un contexte où les librairies sont non seulement saturées – des milliers de livres sortent tous les mois –, impossible pour un libraire de tous les connaître et encore moins de tous les valoriser. Et quand les librairies sont carrément fermées au public (impossible pour un lecteur de flâner dans les rayons et/ou de tailler une bavette sur un coin de table avec son libraire), imaginer qu’un livre qui sort courant novembre va cartonner quand on n’est pas une tête d’affiche ultra médiatisée, ça tient vraiment du rêve éveillé. Voilà pourquoi depuis plusieurs mois, je m’applique à faire des « relations-presse » et à envoyer des mails dans tous les sens pour chercher à faire connaitre mon livre et mon parcours. Et qu’en parallèle à la distribution classique en librairies, je propose depuis quelques semaines (en collaboration avec mon super éditeur) la possibilité pour un lecteur de commander son ouvrage directement sur le site de Médiapop (avec frais d’envoi offerts et possibilité de dédicace), quitte à me transformer quand il faut en factrice et en livreuse à domicile.

L’alimentation, tendance ou politique ?
Les tendances, c’est pas franchement mon truc, même si j’assume parfaitement avoir claqué un bon gros sourire de contentement en me retrouvant dans la rubrique « buzz food » de Biba… Tant qu’à la politique, je trouve ça plus compliqué que ça en a l’air. Bien sûr que mon caddie (ou ton tote bag en coton bio) est un bulletin de vote, et qu’on a potentiellement le pouvoir de changer la donne tous les jours en privilégiant le valeureux petit producteur local au détriment du gros industriel foireux. Mais dans les faits, quand mon alimentation se trouve conditionnée par un pécule ridicule (80 à 150 € de budget mensuel alimentaire, restos inclus) et par un emploi du temps prenant, j’ai tendance à m’enferrer dans un schéma de consommation plus merdique que reluisant, et je ne crache pas dans ma soupe – qui reste très bonne même quand j’y mets des lentilles en boîte – pour autant. Et puis, pour fabriquer un livre quand t’as pas un radis, moins tu délègues mieux tu te portes ; ce qui fait que t’as pas franchement le temps d’aller toutes les semaines à la fois au supermarché, au marché, à la supérette, à l’épicerie, chez le producteur et au bout du champ.

Votre rapport à l’alimentation a-t-il évolué depuis la crise sanitaire ?
Franchement non. Je me suis toujours essentiellement nourrie de pâtes et de tartines, c’est à peine si je sais cuire un steak, et les poissonniers me connaissent bien moins que le loup blanc.

Qu’est-ce qui est le plus difficile aujourd’hui ?
Ne pas se serrer dans les bras, se toucher, se sourire, s’inviter à rire, à boire et à manger. Quelques mois avant le confinement, j’avais pris l’habitude de faire des énormes buffets-déjeuners à la maison, au cours desquels chacun se servait ce qu’il voulait comme il voulait, et pouvait changer de fauteuil et de voisin de table autant de fois qu’il le désirait. Forcément, ces moments-là, c’est mort de chez mort pour un bon petit bout de temps…

Johanna Kaufmann pose (fièrement, on peut le dire) avec son livre tout beau tout neuf "Déjeuner chez Jojo".

Comment faites-vous vos courses aujourd’hui ?
À peu près comme avant, à part que je mets des plombes à séparer les deux côtés de mes sachets pour fruits et légumes au supermarché depuis que je ne peux plus appliquer ma technique hyper technique de mouillage très discret de l’index et du majeur.

C’est quoi vos bons plans confinement ?
Les livres des auteures-photographes et créatrices et créateurs culinaires qui vivent depuis leur naissance à moitié confinés et dont les recettes du placard et la joie de bricoler avec trois fois rien ne datent pas de la dernière pluie !

Ce qui vous manque le plus ?
L’heure d’été. Et des thunes (je crois que là, j’ai été suffisamment relou pour qu’on ait pigé).

Un plat réconfortant ?
Une choucroute au lit. Ou une tarte au fromage blanc (j’en fais une avec une pâte au sésame, au citron et au gingembre, celle-là je la kiffe).

Un plat réjouissant ?
Je ne suis pas très « plat », et mon euphorie trouve davantage de relief à remplir son assiette d’un florilège de petites entrées qui s’acoquinent les unes aux autres.

Une recette inratable pour les flemmards du fourneau ?
En salé, la soupe courgettes et pois cassés, et en sucré, le fondant très très choco.

Le plat dont vous vous ne lasserez jamais ?
Les pâtes al dente (et en particulier les spaghetti et les linguini) sous une avalanche de légumes poêlés, de fromage frais (ou de minis dés de chorizo) et d’herbes croquantes.

Un aliment que vous avez appris à apprécier au fil du temps ?
Le chou-fleur, d’autant plus depuis que je l’ai découvert (puis cuisiné) rôti au four.

Déjeuner chez Jojo,Johanna Kaufmann, sur mediapop-editions.fr
"Déjeuner chez Jojo", de Johanna Kaufmann, à retrouver sur mediapop-editions.fr.

Les comptes Instagram à suivre pour égayer ses papilles confinées ?
Jesuispasunecourge pour l’auto-promo.
Celui de Sonia Ezgulian qui fait vraiment des merveilles (et qui a été l’une des premières à déclarer mordre à pleines dents dans mon Déjeuner chez Jojo).
Celui d’Alter Gusto qui n’a pas attendu le confinement pour faire des cakes et des biscuits à tomber.
Celui d’Eve Cardi qui a l’art et la manière de mettre les petits plats dans les grands.
Et celui de Mingou Mango qui ne fait pas grossir parce qu’elle crayonne simplement ses recettes comme une fée.

Une routine food pour renforcer ses défenses immunitaires ?
Je trouve que la joie de manger se défend pas mal toute seule…

Le mot de la fin ?
Youpi. Et vive les faims heureuses.


Déjeuner chez Jojo,
Johanna Kaufmann, Médiapop éditions


Par Cécile Becker