Voyage au centre de la Terre,
Jeongmoon Choi

À Sélestat, la FRAC Alsace rouvre ses portes aux visiteurs, faisant (re)découvrir l’exposition Le Pouls de la Terre de l’artiste sud-coréenne Jeongmoon Choi : une immersion physique et sensorielle dans un paysage filamenteux et minimaliste.

Vue extérieure de l'installation in situ Pulse of Heart dans l'exposition Le Pouls de la Terre de Jeongmoon Choi, au FRAC Alsace
Vue extérieure de l'œuvre Pulse of Heart dans l'exposition Le Pouls de la Terre de Jeongmoon Choi, installation in situ, 2020. © Jeongmoon Choi, FRAC Alsace. Photo : Pierre Rich

Ayant abandonné le pinceau au profit du fil – équivalent tridimensionnel de la brosse à poils – Jeongmoon Choi fait désormais des espaces ses toiles sur lesquelles elle appose ses dessins lumineux en volume. Au FRAC Alsace justement, l’œuvre Pulse of Earth, conçue in situ, se fond divinement dans la vaste structure du bâtiment. Au coucher du soleil, les larges baies vitrées font de cette composition monumentale une installation dans l’espace public. De l’intérieur comme de l’extérieur, une profusion de fils de nylon réfléchissants la lumière noire épousent géométriquement les trois dimensions de cette imposante bâtisse. Bleus. Roses. Jaunes. Tels des pans de murs quasi-invisibles, un maillage fibreux et labyrinthique guide comme perturbe le parcours déambulatoire du promeneur contemplatif. En s’emparant des codes de l’Art optique, l’artiste s’amuse à accentuer le déséquilibre sensoriel. Obscurcir. Immerger. Perturber.

En phase avec l’actualité et les discours alarmant sur l’écologie, Jeongmoon Choi réagit de manière lyrique et sensuelle à l’un des problèmes sociétaux contemporains encore trop peu considérés. La sonorisation de l’espace justement, participe à cet argumentaire pro-environnement. Inondé par les battements du flux sanguin de l’artiste superposés au son du sismographe du tremblement de terre de Tohoku en 2011, le vide majestueux qu’implique l’ossature de l’édifice se gorge d’une atmosphère tumultueuse. Ces architectures filaires et ces turbulences organiques développent ainsi un langage métaphysique immersif mettant en exergue les perturbations incontrôlables de notre Terre. Les corps habités et mouvants qui embrassent cette pénombre illuminée se retrouvent sensiblement plongés au cœur d’un cataclysme environnemental, cette fois-ci seulement, parfaitement dompté. Parce que la Nature parfois, reprend ses droits.

Vue de l'œuvre Pulse of Heart dans l'exposition Le Pouls de la Terre de l'artiste Jeongmoon Choi, au FRAC Alsace.
Bleu. Rose. Jaune. Un maillage fibreux et labyrinthique guide comme perturbe le parcours déambulatoire du promeneur contemplatif.

Un peu plus loin d’ailleurs, la petite maisonnée nichée au cœur du rez-de-chaussée du FRAC abrite une performance vidéo-captée, figuration du mouvement des plaques tectoniques. Un aérien mais hoquetant ballet gestuel expressionniste s’élabore tandis que les corps absorbent la violence d’une Nature bousculée par l’activité humaine. Synchronisé avec le son avoisinant, le langage corporel des deux danseurs renforce l’immersion qui se jouait auparavant. Telle une pièce-fleuve, l’exposition s’établit finalement en plusieurs actes complémentaires aux apparences diverses : deux dimensions, trois dimensions, sonore, vidéographique.

Enveloppant chacune des œuvres présentes dans la nouvelle exposition du FRAC Alsace, le sismographe – cette machine mesurant les pulsations de notre Terre – semble être le leitmotiv répétitif dans le protocole créatif de l’artiste. Tandis que Pulse of Heart faisait entendre le son inaudible de cette planète que nous piétinons quotidiennement, Tectonic Score à l’inverse, le dépeint et le figure. Telle la partition musicale de l’installation adjacente, cette série de neuf dessins composés de lignes capricieuses métaphorisent le pouvoir incontrôlable de la Nature que nous avons tant cherché à discipliner. De même, en convertissant dans Tohoku, 9.0Mw, Japon, 11 mars 2011, les données du tremblement de terre éponyme sous la forme d’un code barre, l’artiste sud-coréenne confronte la sphère productive et les technologies modernes à leurs impuissances face aux phénomènes naturels. En cela, elle nous rappelle qu’aucunes techniques, aussi inventives soient-elles, ne pourra un jour empêcher la gueule des enfers de se refermer sur nous, espèce humaine. La boucle est bouclée. Une conclusion somme toute victorieuse pour une végétation combative.

Vue de l'œuvre Tohoku, 9.0Mw, Japon, 11 mars 2011 dans l'exposition Le Pouls de la Terre de Jeongmoo Choi, au FRAC Alsace
Tohoku, 9.0Mw, Japon, 11 mars 2011, oeuvre en trois parties, 2019. © Jeongmoon Choi, FRAC Alsace. Photo : Pierre Rich

Le Pouls de la Terre, une exposition poétique dans les entrailles d’une Nature aussi fragile qu’hurlante.


Le Pouls de la Terre de Jeongmoon Choi, du 26 juin au 25 octobre 2020 au FRAC Alsace, à Sélestat


Par Lucie Chevron
Photos de Pierre Rich