Sacha Lehné :
l'image comme un couteau

Tatoueur et artiste, Sacha Lehné – qui avait ouvert le salon de tatouage Primitive Abstract en 1994 rue des Pucelles à Strasbourg – avait quitté la ville en 2010, pour échapper à une mentalité jugée vénéneuse. Après plus de dix ans à Oslo, la France s’est imposée : prendre les choses en main et « répandre son venin » par l’art. Il ouvre un nouveau shop, nommé Pour la vie, à Strasbourg et Venomen, une galerie célébrant l’image coup de poing, et fête son grand retour par une exposition rétrospective au Faubourg 12.

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Sacha Lehné au Faubourg 12 à Strasbourg, exposition-rétrospective présentée par Venomen jusqu'au 10 octobre. Photo : Jésus s. Baptista

Sacha Lehné, dans le milieu du tatouage Strasbourgeois, on le connaissait bien. Le propriétaire du salon Primitive Abstract – qui existe toujours mais a depuis été revendu –, en a bleuies, des peaux. De ses dernières années strasbourgeoises avant son départ pour Oslo, on se souvient d’un homme quasiment meurtri, comme si le feu sacré l’avait un jour quitté : « Les politiciens, le climat social général, la corruption et cette mentalité qui fait qu’on ne fait pas bouger les choses et qu’on passe notre temps à nous plaindre… J’avais besoin de reprendre la main, de voir autre chose. » En 2010, il fait le point : après être passé par le Japon, l’Australie et avoir traversé l’Europe, notamment pour tatouer, il constate que le voyage lui apporte un autre point de vue, un nouveau souffle. Il décide de partir pour Oslo où il restera presque onze ans : « La Scandinavie a une vraie culture du tatouage, très ancrée à l’univers marin, là-bas, tout comme en Angleterre et en Allemagne, cette culture se développe depuis des années et est liée à l’art populaire. Ce n’est pas pareil en France. »

Et pour comprendre le lien de Sacha Lehné à l’image, il faut remonter au temps où fort d’un arrangement avec son prof de maths, il dessine pour échapper au système scolaire dont il ne comprend pas grand-chose. « C’est pas à l’école qu’on va te dire de faire du rock’n’roll », ironise-t-il. Une phrase qui en raconte déjà long sur son rapport à la marge et aux sous-cultures qui ne fera ensuite que se renforcer. Pourtant, il persiste en tentant la fac d’arts, sans succès. Originaire de Mulhouse, il entame son objection de conscience au Noumatrouff où la salle, qui venait tout juste d’ouvrir, devient un immense terrain de jeux. Partir de rien, d’une feuille blanche et tout construire. « À la fin de mon objection, l’équipe m’a proposé de monter une exposition : une trentaine de sculptures à la tronçonneuse. » C’est sûr, c’était quelque chose. Là encore, l’anecdote paraît anodine mais inscrit Sacha Lehné dans une certaine idée de la radicalité : la brutalité dans la forme comme dans le fond.

Le tatouage comme mode de vie

En parallèle, il s’essaye au tatouage : un gun, souder lui-même ses aiguilles, de l’encre, son propre corps et celui de ses amis. Les fameuses bousilles du début, presque un passage obligé. « C’était tout pourri. À l’époque le tatouage c’était quand même rangé dans la case des bikers et des décérébrés, j’y ai trouvé une forme de liberté. » Il tatoue chez lui, dans les caves de boutique de fringues qui finissent par le mettre à la porte de peur de donner une mauvaise image de leur lieu. Il rencontre Guy Peuckert, illustre tatoueur strasbourgeois installé Chez Hélène – l’un des shops pionniers en France – et découvre une autre mentalité. Tatouer pour tatouer et advienne que pourra. En France, on est loin de la culture du tatouage des pays voisins. À Londres, où il travaille un temps, il découvre le travail d’Alex Binnie – tatoueur qui a popularisé le néo tribalisme – et des tonnes de livres et de magazines dont les premières éditions de Don Ed Hardy qu’il collectionne : sa bibliothèque est truffée de trésors qui ont forgé sa culture de l’image. « À l’époque, les tatouages, on ne les voyait que dans des rares magazines et en conventions, l’image et la culture, il fallait aller les chercher. Maintenant tu as tout sur Instagram : tu te fais piquer, tu te casses, ça s’arrête là. » Il aime l’imagerie traditionnelle pour ce qu’elle raconte de la place du tatouage et parce qu’elle remet en question la société et ses normes : la pègre, les marins, les bikers, les punks. Les sous-cultures le passionnent ; et pour ce que Sacha en sait : c’est sans doute des marges qu’on observe mieux la société, et en un sens, qu’on la met à distance pour mieux la balancer. Il revendique une position politique.

Des images qui claquent

« En perpétuant cette iconographie du tatouage, j’essaye d’ériger le tatouage comme un art contemporain », dit-il. Sacré agenda. Il parle de « groove », de « beat » qui doivent se dégager d’une image pour frapper, happer celui qui regarde et l’attraper par le cou. Sinon, l’art finalement, à quoi bon ? « La brutalité pop » : donner du fond, un sens politique pour faire bouger les lignes. Impacter, le seul geste artistique qui vaille ? Probablement. Pour lui, l’image doit être visible et lisible. Répandre le venin et prendre le classicisme, l’élitisme et l’immobilisme par les cornes. Un leitmotiv qui l’a poussé à créer sa propre galerie avec son associé Cyrille Grimault : se déclinant (bientôt) en ligne mais aussi en physique avec des extraits de la proposition de Venomen présentés dans le nouveau salon de tatouage, Pour la vie, qu’il vient d’ouvrir rue Kageneck. Venomen (venom pour « venin », omen pour « présage ») défend cette vision et présente des artistes liés ou pas au milieu du tatouage mais qui font claquer les images : Meeloo (Christian Gfeller) et Anna Hellsgard (Bongoût, maison d’édition fondée à Strasbourg), Antoine Bernhart, Crez d’Adrenalink Tattoo à Venise… Le tout à des prix abordables. « Une galerie d’art pour fabriquer et montrer des choses, pour gagner de l’argent qui nous permettra de travailler avec des gens », affirme-t-il.

Pour fêter la création de la galerie, son retour à Strasbourg et l’ouverture de son atelier de tatouage « Pour la vie », Sacha Lehné présente une rétrospective de son travail au Faubourg 12 : peintures grand format, planches, tatouages flash et dessins… Un large espace lumineux qui laisse place à son imagerie : sorte de néo tribalisme old school qui se joue des codes du tatouage traditionnel. On y retrouve en effet les motifs classiques : têtes de mort, serpents, tigres, femmes, traits larges et couleurs sanguinolentes par centaines. Il sait qu’il ne cessera jamais d’apprendre : arriver à une plastique intemporelle demande du travail, beaucoup de travail. Mais de toute façon, c’est ce qu’il cherche dans la vie : « Faire des images jusqu’à ce que je crève, jamais m’arrêter de faire mon métier, répandre mon venin par le dessin, la peinture et le tatouage ; ça et de l’amour. » L’art, une manière de donner un sens à sa vie.


Atelier de tatouage « Pour la vie », Sacha Lehné
5, rue Kageneck à Strasbourg
Instagram : Sacha le Tigre

Exposition rétrospective du travail de Sacha Lehné, présenté par Venomen, jusqu’au 10 octobre au Faubourg 12, 12, rue du Faubourg de Pierre à Strasbourg


Par Cécile Becker
Photo Jésus s. Baptista