Supplementary Elements : une autre image des sciences

Jusqu’au 22 mai, on pourra encore croiser d’étranges photographies aux abords du campus universitaire de Strasbourg. Placardées sur les grilles du Jardin botanique, visibles entre deux stations de tramway, elles sont le fruit du projet Supplementary Elements, un vaste chantier de co-création entre laboratoires de recherche et artistes plasticiens.

Après quatre années de travail, le programme porté par le Service universitaire de l’action culturelle (SUAC) est enfin présenté au public. Son objectif ? Interroger le sens de l’imagerie scientifique et créer un dialogue entre disciplines. En permettant à des artistes d’accéder aux dernières techniques de captation d’images et de son, il offre un nouveau regard sur les produits de la recherche, tant pour les scientifiques que les étudiants et les néophytes. Sous le conseil artistique d’Émeline Dufrennoy, c’est maintenant sous la forme d’un parcours d’œuvres à ciel ouvert et en des lieux insolites qu’il investit l’espace public.

Des impressions, projections vidéos, installations sonores ou dispositifs immersifs qui ont pris forme avec la mise au jour d’archives issues des laboratoires et l’exploitation d’outils innovants dédiés à la recherche. Microscopie quantique, strioscopie – un procédé qui permet de capter d’infimes variations dans l’air –, imagerie spatiale et techniques de prise de vues ultra-rapide aujourd’hui mises au service de la création contemporaine.

Cinq artistes se sont associés aux chercheurs : Lionel Bayol-Themines, Mustapha Azeroual, Olivier Crouzel, Thierry Fournier et Silvi Simon. Ils ont ainsi pu confronter leur langage aux réalités scientifiques.

Échange entre Mustapha Azeroual et Yoshitate Takakura devant le banc d’interférométrie holographique de l'équipe TRIO (labo iCube). © DR

Mustapha Azeroual, photographe issu d’une formation scientifique, partait avec une longueur d’avance : « J’avais l’impression de comprendre une bonne partie de ce qu’ils disaient et il n’y avait pas de barrière. J’ai toujours eu une fascination pour la connaissance scientifique, elle offre des échanges très nourrissants et son interprétation génère des idées. »

Lorsqu’il délaisse les bureaux d’études pour se lancer dans la photographie, l’artiste fonde sa démarche autour de l’observation et l’expérimentation. « J’ai toujours eu ce besoin d’analyser, de travailler autour d’une réflexion construite et interdisciplinaire. Mon inspiration vient aussi des concepts de penseurs déconstructionnistes comme Heidegger ou Derrida. J’ai une fascination pour le langage propre au discours philosophique. » En confrontant les techniques historiques de prise de vues et de tirages aux enjeux contemporains de la photographie, il interroge la lumière, les motifs, la couleur et les supports.

Parmi ses travaux pour Supplementary Elements, le corpus d’oeuvres aRZa~ retient inévitablement l’attention. Créé à partir d’un élément fourni par Jean-Pierre Bucher, scientifique du CNRS, il est basé sur la microscopie à effet tunnel. Le principe ? On fait passer un courant électrique au bout d’une aiguille, un atome vient s’y accrocher et on va trainer cet atome à la surface d’un minuscule échantillon. La variation électrique à la sortie de cette aiguille va permettre de traduire le relief moléculaire de la matière pour en faire une modélisation 3D.

« Au début, je ne voyais pas comment travailler avec ça, se souvient Mustapha Azeroual. Finalement, Jean-Pierre Bucher me présente un élément inutilisé par les chercheurs : un signal, donc une variation de fréquence, récupéré en sortie de l’aiguille et qui correspond au son de la matière. Ici, c’est Ag111, l’argent. Ça me ramène tout de suite à la matérialité de la photo argentique. » Le photographe développe trois œuvres qu’il fait se confronter avec ce signal : une œuvre vidéo, une œuvre sonore et une œuvre lumière.

Il s’agit respectivement de Lena, Kontakte et Albe, des installations immersives qui interagissent et se répondent pour créer une expérience sensible de l’invisible, présentées dans la Salle 27 du Palais Universitaire de Strasbourg.

Albe, la traduction du signal en lumières et couleurs, extrait du corpus d'œuvres aRZa~. © Mustapha Azeroual

Pour Silvi Simon, le point commun entre artiste et chercheur est évident : « On est dans la recherche, prêts à chercher ce qu’on ne connaît pas et à découvrir des choses. Par contre, nos directions de recherches sont différentes par rapport au but final. Le scientifique va restreindre son environnement pour aller sur un point ultra précis, car il est ultra spécialisé. En tant qu’artiste, on mélange et on touche un peu à tout. Parfois, les chercheurs ne voyaient pas le propos de mes idées. »

Échange entre Wilfried Uhring (labo ICube) et Silvi Simon sur le fonctionnement de la caméra ultrarapide. © DR

L’artiste, qui fut particulièrement active dans le cinéma et la photographie expérimentale, a cofondé le collectif Burstscratch en 1991, qui se spécialisait dans le traitement de la pellicule cinématographique en laboratoire. « Dès que j’ai eu l’idée de projeter un film, j’étais autant fascinée par l’image que par le faisceau de projection, se souvient-elle. J’ai fait beaucoup d’installations avec la déviation du faisceau lumineux pour occuper l’espace autrement que sur un écran. »
Elle poursuit ensuite ses expérimentations en laboratoire sur le chimigramme et l’anthotype et présente aujourd’hui un travail d’installations vidéo, de films en réalité virtuelle ainsi que d’installations laser en milieu naturel.

Pour Supplementary Elements, elle collabore notamment avec Wilfried Uhring, directeur du laboratoire ICube pour la recherche en électronique, sur une œuvre qui vient bousculer notre perception de la lumière.

Currere post lucem (Courir après la lumière) convoque ce qui fonde la photographie, les photons. Réalisées à l’aide d’une caméra ultra-rapide, les 335 prises de vues reprennent le principe de la chronophotographie pour décomposer le mouvement de la lumière. Ici, un arrêt sur image est fait toutes les 10 picosecondes, c’est à dire toutes les 0,00000000335 secondes. Silvi Simon explique : « À cette échelle de temps, si on voulait représenter une seconde, il faudrait faire 41 fois le tour de la Terre. Les images sont disposées les unes à côté des autres pour leur donner une échelle par rapport à notre déplacement. » Elle le confirme, « c’est un rendu de la vitesse de la lumière. »

Les photographies sont visibles face au 46 boulevard de la Victoire, à Strasbourg, sur les grilles du Jardin Botanique pour une lecture à plusieurs vitesses : à pied, ou en tramway.

Currere post lucem, photographies réalisées en collaboration avec Wilfried Uhring. © Silvi Simon

L’intégralité du parcours d’œuvres Supplementary Elements est à retrouver sur le site officiel du programme et à découvrir à l’occasion de la Nuit des Musées, le samedi 14 mai.


Par Manon Landreau