Jean-pierre Sauvage : un truc en plus

Jean-Pierre Sauvage a été scolarisé à Haguenau. Dans cette ville où il a résidé longuement, il a découvert son amour des sciences. Début décembre, le prix Nobel de chimie 2016 rencontre des lycéens haguenoviens pour transmettre sa passion.

Jean-Pierre Sauvage-photo : Christophe Urbain

À la question « En quoi le prix Nobel a-t-il changé votre vie ? », Jean-Pierre Sauvage s’écrie avec enthousiasme : « It’s a new life ! » Très vite, sa modestie et son flegme reprennent le dessus. S’il accepte poliment d’être félicité, il ne veut pas être considéré comme quelqu’un d’extraordinaire : « Je suis complètement normal ! Je n’ai rien de monstrueux ! » De monstrueux ? Certainement pas : cet homme-là inspire confiance, sagesse et équilibre. Après avoir été désigné membre à part entière de l’Académie française des sciences, fait Chevalier de l’ordre national de la Légion d’honneur, Grand Officier de l’ordre national du Mérite, obtenu une myriade de prix scientifiques, c’est la récompense ultime qui vient couronner une carrière dédiée à la recherche. De quoi faire tourner la tête à plus d’un savant fou. Jean-Pierre Sauvage, lui, garde la sienne bien faite, bien pleine et froide, vissée sur ses épaules. Il raconte, avec une émotion contenue, ce moment unique qui l’a propulsé dans le cercle restreint des scientifiques hautement méritants : « Je ne m’attendais pas du tout au prix Nobel, ça a été un choc quand le comité m’a appelé. Il était 11h15. Des centaines de milliers de chimistes à travers le monde regardent leur écran le 1er mercredi du mois pour savoir qui est l’heureux élu, j’étais moi-même sur le site Nobel pour voir si je le connaissais ! Une demi-heure avant l’annonce officielle, le président de l’Académie suédoise royale m’a annoncé que j’étais prix Nobel avec deux autres personnes [James Fraser Soddart et Bernard Lucas Feringa, ndlr]. Il y a tellement de hoax sur Internet que je n’y croyais pas trop ! » Il lui faudra attendre de faire un tour chez Jean-Marie Lehn, son directeur de thèse et voisin de bureau dans les locaux de l’ISIS (l’Institut de science et d’ingénierie supramoléculaire de Strasbourg qui l’accueille depuis qu’il a quitté le CNRS en 2014), qui a lui-même vécu cette expérience en 1987, pour que la stupéfaction cède la place à une explosion de joie : « Il a bondi, s’est exprimé beaucoup plus fort que moi ! Il est allé chercher des médailles Nobel en chocolat pour rigoler. On est allés voir sur le site, j’ai vu ma photo apparaître à l’écran et j’ai su que ce n’était pas une blague », raconte Jean-Pierre Sauvage.

Faire bouger les molécules
Mais le récit s’arrêtera là ; Jean-Pierre Sauvage s’impatiente à l’idée de parler de chimie, de montrer des dessins de molécules pour mieux expliquer ce qui l’anime. Alors, comment refuser un cours particulier d’un prix Nobel, quand nos connaissances en chimie s’arrêtent à l’équation 2H2+O2=2H2O ? Sa pédagogie, sa passion et son expertise rendent limpides les choses les plus complexes ! Il l’admet : « J’aime beaucoup communiquer. Je n’ai pas l’impression d’être une brute qui sort de son labo ! Souvent les gens imaginent le scientifique comme une espèce de rat qui tourne en rond. Il faut se détromper ! Les scientifiques, y compris les jeunes, prennent beaucoup de plaisir à communiquer, à aller dans des congrès, à échanger. La rencontre est extrêmement importante, elle participe à la créativité, à l’originalité, à la genèse des idées. Aujourd’hui, c’est moi qui raconte des trucs, je suis dans la transmission. »
Et tous ces « trucs » qu’il raconte ne sont pas rien ! Jean-Pierre Sauvage fait de « la science fondamentale, un domaine qui a peu d’applications, mais qui est très original ! Il s’agit de faire bouger les molécules, les contracter comme des muscles, faire des moteurs rotatifs, des navettes, de manière parfaitement contrôlée par le chimiste, personne ne l’avait encore jamais fait ! Chaque avancée originale va être appliquée un jour ! J’ai des idées mais je ne suis pas sûr de moi ; en informatique, l’un des lauréats, Fraser Stoddart, a fait des travaux magnifiques au cours des quinze dernières années sur le stockage d’informations avec des machines moléculaires : être capable de stocker de l’information sur des molécules sur lesquelles on peut écrire le langage binaire des ordinateurs (0 et 1) et qui se comportent comme des machines. Si on a 1020 molécules sur lesquelles on peut écrire 0 ou 1, lire, effacer, on a une densité de stockage d’informations absolument énorme. Si on arrive à compacter les molécules et à les utiliser comme mode de lecture et de stockage d’informations, cela va réduire la taille des systèmes mémoire et des ordinateurs. En plus, ça coûte très peu en énergie, alors qu’aujourd’hui l’informatique est extrêmement énergivore ! C’est de la science-fiction, on n’y est pas encore, mais des trucs très prometteurs ont été faits dans ce domaine », explique Jean-Pierre Sauvage. En termes d’applications potentielles, « la chimie en 2017 est capable de faire des objets dynamiques très complexes : faire bouger des pièces articulées dans des micro-robots, qui vont aller dans des fluides biologiques, trouver des cellules malignes et les tuer, trouver et désintégrer un virus, etc… » De belles perspectives, tant sur le plan sanitaire que technologique et écologique.

Choisir Strasbourg
Alors que les budgets alloués à la recherche sont revus à la baisse, que l’on déplore la fuite des cerveaux, Jean-Pierre Sauvage est plutôt positif. Lui qui a choisi Strasbourg comme « ville natale », à l’âge de 18 ans, après avoir déménagé une quinzaine de fois dans différents pays (son beau-père était militaire) est la preuve qu’un chercheur peut mener à bien de grands projets ici. « Les fonds de recherche en France ont été fortement diminués mais il faut penser à l’Europe ; il y a d’énormes programmes européens auxquels les chercheurs doivent s’intéresser. C’est compétitif, la recherche ! Il faut produire, trouver et être visible ! Si on décrit le bon projet, si on trouve, on aura de l’argent. »
Il ajoute : « J’ai beaucoup voyagé dans ma vie, mais Strasbourg reste ma base. Cela m’a rendu adaptable, c’était une question de survie. Quand on arrive à 8 ou 10 ans dans un nouvel environnement, soit on se fabrique une coquille pour se protéger, soit on essaye de communiquer et de s’adapter. C’est ce que j’ai choisi. Le chercheur n’est pas du tout solitaire, c’est un être sociable toujours entouré d’une équipe. Je suis curieux des autres et j’aime qu’ils soient curieux de ce que je leur raconte. » À 72 ans, il a choisi délibérément de ne plus avoir d’équipe de recherche et s’inscrit désormais dans un rôle de communicant plus que de chercheur. Une manière de boucler la boucle, d’alimenter « the story behind the discovery », comme le comité Nobel l’avait formulé… Jean-Pierre Sauvage parle de « parcours de découverte » qui se termine, sans doute a-t-il trouvé ce qu’il a cherché pendant plus de 30 ans. Aux futures générations de chercheurs de faire bon usage de tous ces précieux « trucs » afin de concevoir les applications reposant sur ces machines moléculaires.


Par Séverine Manouvrier
Portrait Christophe Urbain

05.12 — Rencontre de Jean-Pierre Sauvage avec la classe de 1e STL
du lycée Robert Schuman de Haguenau à l’ISIS (Institut de Science et d’Ingénierie Supramoléculaire)
à Strasbourg, organisé par l’association Haguenau Terre de Réussites.
www.haguenau-terredereussites.fr
www.isis.unistra.fr